Poèmes


Claudia Carlisky - Pastel sec - L'augure - avril 1990




La nuit, le jour

Paris, le 7 février 2011

De chaque écaille du dragon, la paroi froide, létale... de chaque secousse de sa queue ténébreuse, un pas de plus dans le gouffre poisseux, les yeux écarquillés, les peaux nues muant à une vitesse vertigineuse, vertigineuse. « De l'azur nous toucherons la transparence »... Ce bleu, ce bleu de Perse, ce bleu cobalt, cette pincée d'azur, comme un poinçon attestant la légitimité rigoureuse du pacte, son inéluctabilité, l'étau resserré, calibré au plus près. Ascension vers le jour entraînant les cohortes de créatures affamées, avides, tendant leurs mains éperdues, juste avant le non sens, juste avant la ptôse. Flèche de pur désir tendue du fond de la nuit la plus profonde. Le jour ne sait rien de la nuit. Le jour est une crête amnésique, un seuil, une embellie. Les couleurs diaphanes du jour depuis la nuit sont pâles. La nuit, coups de boutoir et décapitation. La nuit lépreuse, la nuit édentée, la nuit puanteur vous entraînant dans ses cloaques. La nuit borgne aux miroirs déformants. Oiseleur, maître des mondes, oiseleur, prince des ténèbres, expert en pièges et artifices.
Le jour est unité, alliance, vérité... La nuit, le chemin inéluctable de sa conquête.
La nuit est connaissance, la nuit les philtres et leur gourmande et délectable élaboration. La nuit, le lent arraisonnement ; la nuit, ses vertiges et la peau de chagrin, le dur devoir à étreindre en bout de course. Nulle nuit n'échappe à son jour. A chaque nuit, son jour. Dans la nuit et ses marges, le kaleïdoscope aux mille visages, le creuset où s'ébauchent les possibles. La nuit fertile des chants les plus profonds, des serments les plus doux, la nuit aux caresses irisées, à la plénitude matricielle. La nuit, vestale initiatrice. Chaque marche foulée est promesse de délivrance. Chaque précipice évité, promesse d'architecture éblouissante. La nuit est chair sur les os qui sont le jour. La nuit, le chaudron où cuit lentement la destinée du monde.




Paris, le 9 octobre 2010


Quelques éclats de sel sur le bout de la langue...
A Audriel

A quelles fêlures anciennes ont-ils puisé l'encre de leur persévérance ?
Aux sources de l'enfance...
Aux sources de l'enfance ils boivent l'eau amère
Vrillée dans le regard la nudité des êtres leur giclant au visage
Et sur le fil tendu de leur force fragile
Rose lilas la peau diaphane qui tâtonne dans l'ombre de nos indifférences
Longue écharpe d'amour jetée sur nos souffrances
Ils avancent
vêtus d'éclat serein dans leur nudité pâle

Il y a de l'aube et du ciel et du rire dans leur nom
Comme un huit couché ils ont trouvé la clef de belle nourriture
Une émotion à fleur de lèvres au risque renouvelé
Le doigt sur la gâchette visant nos certitudes


Traduction en espagnol -





Les corbeaux menacent encore le ciel.

Paris, le 22 juin 1989


Les corbeaux menacent encore le ciel.
De quel chemin de croix me parlent-ils?
De quel sommeil aux songes pourpres
M'annoncent-ils l'expiation
ou d'un linceul propitiatoire
Le baiser perfide et fallacieux de l'abandon ?


Palpitent et pépient, pépites dans mon lit

Se lient et me délient de tout délit commis.
Palpite sans raison mon coeur à l'unisson.


Le champ du ciel obscur s'ouvre enfin

Et du songe noir et rouge, de l'onde
Sort l'étendard blanc et bleu de ciel.



De l'azur nous toucherons la transparence

Et dans l'ordre des choses retiendrons l'immanence.





Source verticale


Mouds le grain de l'aurore
Ruisselle
Palpite au creux des gorges froides
Broie les tiédeurs exsangues
Percute les yeux caves
Blesse, altère,
tords les gémissements rauques
Noués dans les viscères
Violente
Terrasse, convulse,
Pétris les voyageurs sans âme
Hurle
Sème l'effroi
Distille la terreur
Puis
Quand de ce bouche à nerf à bouche
L'âme cisaillée d'orgueil
De ses cendres renaît
Balance leur les orgues
Les jets, les ruissellements d'aurore
Par grands seaux
Laisse-les pantelants
Rassasiés de beauté
Malmène-les jusqu'à l'extase





Idéogramme amoureux


Paris, mars 2001


C'est une libellule, un oiseau-lyre,
Un archange inspiré invitant au baiser.
C'est une promesse d'envol, un objet de désir,

C'est un cri.


C'est une main tendue.
C'est une pluie battante.
C'est la fertilité des songes fécondés.

C'est l'invitation au voyage.
C'est l'élan, c'est un don, une promesse.

C'est une colombe battant des ailes
Prête à prendre son envol.

C'est ton cerf-volant.
C'est un coeur inspiré, c'est un coeur échangé.
C'est la danse d'une âme qui bat pour te combler.


C'est l'amour harnaché.
C'est l'alezan ailé.
C'est une certitude.
C'est ta droite, ton étoile,
C'est la vertu qui s'offre,
Le lien d'âme, l'effusion des enfants.


C'est une danse de joie.
C'est un profil altier.
Une jeune couronne fine et franche.
C'est une silhouette en marche.


Elle s'est penchée vers toi et t'a donné son coeur.





Mon doux clochard céleste 

A Hervé

Juillet 2001



Quand au détour d'une oraison funèbre



J'aperçois une clarté



Mon allié faste échappé des ténèbres



Mon dos d'abîme



Mon aliéné des songes



Abasourdi par une étoile clouée là



Tu as poussé ma peine de ton étreinte



Orphelin d'étendues



A la pointe de ton âme



Les yeux écarquillés

Tu effaces l'âge obscur.




Funambule sur la crète d'un songe

Paris, le 24 mai 2000

Laisse-moi en paix,

Ma soeur d'eau bénite et de terre étrangère.

Ma langue se tait en atteignant tes lèvres.

Tu as poussé en moi comme une vierge folle.

Tes lichens et tes lierres ont étouffé mes pleurs

Et couvert mes rires.

Mes doigts sont rivés à tes hanches

Et l'éclat de mon sang a collé à ta peau.

Tu lorgnes, douce amère, sur le rond de mes joues

Et mon chant te cloue net dans un conte sévère

Où tu serais ma soeur et je serais ton frère,

Ou cette prépubère un peu niaise,

Funambule Ophélie,

Qu'un léger vent bascule et fait taire.

Somnambule Ophélie,

Funambule sur la crète d'un songe,

Ta langue sans apprêt couvre la terre entière.




Les mots,
L'haleine engoncée dans la serrure d'une porte
Comme une aube récalcitrante, je promène mon œil hagard
ouaté d'éclats de sel de la mémoire.

Claudia CARLISKY le 21 juin 2008

L'EAU DES SONGES

Sempiternelle, l'onde, brisée puis recouvrée, éternel gazouillis, giclée jaillie d'une brisure dans la roche, faille entaillée laisse couler bouillonnements d'aurore. Une déchirure irruption de l'arbitraire un phare braqué dans l'œil. Hébétude balbutiante, des lambeaux de chair palpitante encore dans ton giron béant ; sucée rapide tout est en place. Nappe à carreaux rouges et blancs, feinte amidonnée de l'habitude, gommées les nacres et les coraux, désossés les songes, alambiqués les rêves d'horizons diaphanes, boursouflées les chairs chéries, affaissées et pantelantes, désaxés les gestes, maltraités les mots, vrillés au plus profond, cachés, malades, désavoués. Irruption calibre dix mille ouates de l'arbitraire point aveugle, au centre, le tourbillon volubile éteint, muet, calfeutré, blessé, livide, gauchi, apeuré. Sur cette terre d'absence une indicible usurpation, l'identité ravie, la faille se creuse, la béance s'agrandit, l'irrémédiable erreur faite comme par mégarde, le pied broie la main de l'enfant sous son poids de certitudes. Les plaques s'éloignent, l'intensité de la lumière vrille l'œil, assourdit la volonté hébétée, le cœur palpite, l'eau du corps coule, coule, déserte, assèche, corrompt, polluée, en flaques d'absence se répand dans le sable qui l'absorbe. Entame, le temps tombe en morceaux. Les flèches dards ruissellent pures étamines, éclats d'ardeur recomposée, cinglant à travers ciels, assoiffées d'éternel, avides, ailes vives, avancent radars lancés fulminant d'étoiles comètes pourpres, paillettes iridescentes. Trompe l'œil. Etonnement, désaveu, la mue rend muette. Clame l'innocence. Eloignement involontaire. Comme agie, agitée, marionnette, absence. Les pas dans tes pas. Reviens. Prends place et grandis. Agis. Marche. Ample. Murmure. Chante. Le temps. Reprends place dans le temps. Reprends ta place dans le cours du temps. Dans la cour des grands. Exténuée.

Des mots lâchés pour serrer au plus près le tourbillon qui va.
Des saveurs assoiffées de réel. Des ponts sur l'absence. Cerner. Entendre. Entendre. Reprendre l'essentiel. Suivre. Suivre à la trace. Contraindre. Craindre. Contempler. Au-dedans. Silence. Au-dedans. Espace. Au-dedans. Détachement. Accueil. L'œil écoute. Sans alibi. Salive. Mots qui se pressent. Et dansent. Tourbillon de sens. Irruption. Le temps presse. La tectonique des plaques. Dessin sans dessein. Le temps presse.
Allègement, désobéissance, hallali. Balbutiement, indifférence, hallali. Trahison, concupiscence, hallali. Désossés les songes, désorientés les rêves. Reprenons. 
L'île, l'eau sourd, les vagues s'abandonnent sur la rive en petits rubans d'écume bleutée. L'innocence est silence. Le silence est piété. Visage de lune. Visage rosi par le soleil couchant. Langues de feu se miroitant dans la pénombre de ta joue. Source. Visage aigu et rond tout à la fois, ouvert par un rire éclatant. Lune de sang. Lèvres vermeilles effilées en un sourire éclair. Blondes joues duveteuses. Bienvenue sur la terre, Lumineuse. Bienvenue géante intime. Large confiance.
Complaisance. Complaire. Complaire. Le rire ne peut complaire sans précipiter la vérité. Le rire est vérité.
Tourner autour de cette couleuvre jusqu'à lui tordre le cou. Focus. Faux cul. Flou. Flouer. Faire éclater les faux-semblants. Ardeur/complaisance. Pas de retour. Pas d'alentour. Aller au but. Droit au but. Le vent ne peut être pris en cage. Phrase lue ce matin. Le vent ne saurait être mis en cage. Impossible. Sa nature l'en empêche. Elle ne le lui interdit pas. Elle ne le permet tout simplement pas. Qui peut coïncider avec sa nature ? Qui connaît intimement son essence pour décider à bon escient ? Qui ? C'est à travers l'autre, la substance, la matière, la cause, l'instrument que la nature intime se dévide, se dit, s'énonce sans marquer, sans souligner, elle éclate selon sa nature justement ; mais la nature n'est jamais livrée seule, elle prend toujours forme. Elle s'inscrit dans le temps, dans une durée, au cœur d'une durée. Le vent est souffle. Le souffle. Qu'est-ce qui fait de l'air du souffle ? La poésie est souffle. La pensée est souffle. La pensée liée à au rythme est souffle. Je m'égare. La poésie ne saurait être mise en cage. La pensée ne saurait être mise en cage. 




Sur le tranchant de l'aube


Puissante la poussée d'un monde en renaissance.
Flèche azur d'un archer veillant depuis des siècles
Dont l'ardeur scintillante ricoche dans l'eau claire.

Véhément le songe secoue la sclérose amnésique
D'un monde qui se dérobe sous le poids de ses ans.
Et cette langue atrophiée,
En bouillonnements d'aurore ruisselante,
déchire le baillon de l'oubli.

Je l'ai vu dans ton chant.
A l'assaut de ta gloire,
Sur le tranchant de l'aube,
Tu largues les amarres sur une mer d'acier.
Et la flèche trempée au plus limpide du songe
Fait une percée d'azur au coeur de l'horizon.







Le silence reviendra sur ses pas

Paris, le 29 mai 2000

Poème nominé au Concours Simone Landry,
 le 8 mars 2010, Journée Internationale des Femmes



Par petites touches j'arriverai au coeur des choses,
là où la nature se désaltère.
Alors, peut-être oserai-je la fidélité.
Alors, peut-être le silence me fera-t-il une place en sa présence.

L'armée des ombres, gardienne spéculaire,
Aplanira ses ailes et s'effacera.
J'aurai alors les trois étoiles pour guider mon regard
Et les deux lions pour diriger ma route.

Lorsque j'arriverai au coeur des choses,
là où la ligne et le tracé ne font plus qu'un,
J'oserai habiter le silence et pardonner aux signes
Leur incommensurable lenteur,
Ma torpeur et ma dette.

Lorsque je parviendrai au seul vouloir,
Oh oui, lorsque je parviendrai au seul vouloir,
Là où la route se fait étroite et le chant profond,
Là où le chant se fait aigu, non pas grêle mais clair,
Le silence reviendra sur ses pas. Il surgira, intact,
De cette enfance sans équivoque où les oiseaux ne craignaient rien




Laissez-moi la beauté tutélaire 

A mon père
Paris, le 29 mai 2000


Adieu, lave. Un froissement sec. Crépitement d'os.

Laissez-moi la libellule et mon collier de larmes.

Laissez-moi la beauté tutélaire et le naufrage.

Laissez-moi rire et laissez-moi pleurer.


J'ai mâché des larmes d'oubli.

J'ai grignoté la moelle de vos os endormis

et j'ai craché des filaments séchés,
des lianes filandreuses de fiel et d'agonie.



J'ai noyé et broyé, souillé et piétiné.

et de ce machouillis infâme est né un égrégor

fait de toutes les lames, miroirs de mauvais sorts,

m'en suis enduit le corps.
J'ai trépigné, psalmodié, attisé,

arraché l'épaisse boue qui dénature.

En trouées de lumière, de mes sanglots enfouis,
jaillissant comme un cri,

j'ai craché du lilas, du bleu, de l'amarante, des oranges solaires,

des carmins cristallins, des bleus céruléens,



J'ai lavé les orgies, rougi les amnésies,

j'ai craquelé l'absence, étanché la souffrance,

puis je me suis assise.


J'étais seule.



Texte écrit en juin 1988 après cette expérience cauchemardesque vécue dans le Jura avec le psychiatre mexicain aujourd'hui disparu, Salvador Roque et le groupe en expérience...

A tant jouer avec ma mort,
La bourse ouverte, la bouche ouverte,
Dans le linceul du temps,

Déliée, reviens.
Prends-moi par la main
Et conduis-moi à la porte, au seuil.

Les glycines doucement balancées par la brise
T'enveloppent de parfums recouvrant la froidure.
Belle, revenant d'innommable,
Rappelle le silence.
Laine de tes cheveux,
Lilas de tes blessures.
Caresse l'onde.
Les parfums te reviennent.
Balbutie. Encore... Larme.
Jette les soies sur ton corps apaisé.
Lave les couleurs, joyaux d'énamourée.
Lumière dans tes yeux;
Délie l'âme. Oublie lame.
Ne crains pas les étaux qui enserrent ton coeur.
Du plus vivant serment est façonné ta chair.
Rejaillis!
Retrouve ton amarre. Bal de fleurs.
La lutte est âpre en toi.
Tu défies ton angoisse en mangeant de ta chair.
A retenir le temps, tu fourvoies l'horizon.

Reprends ta plume et chante.
Ton lieu est sans blessures
Reprends corps en ton âme
et traces en les lignes.

Claque la langue, apaise ta blessure;
Ton sang s'épanche ?
Panse.

Ne laisse pas les lignes pencher vers le bas.
Soulève le vent et viens briser tes chaînes
Pour reprendre pas à pas l'érection de lumière
A la déréliction des ombres.

Construis pas à pas;
Délivrer du désert.
Reprendre d'assaut, par surprise.
Point de blâme.
Une forte ascension dans le bien
A raison sans partage des noirceurs de l'âme.
Ne crains pas. Marche. Marche sans répit.
Et que chaque inconstance trouve ta main tendue
Pour reprendre courage.
Avance. Toujours droite, ne craignant pas les coups.
Droite. Droite.
Toujours plus loin.
Toujours demain.
Toujours tendue,
Accomplie dans ta langue.
Tiens bon. Nous vaincrons;
Le dauphin est dans l'âme.
Le phénix est là survolant le désert.
Et l'éléphant cruel barrit ton cri amer.
Au plus près, au plus profond,
L'enfant chante à sa mère
Ses quelques notes sur sa flûte de bois.
Charme son coeur et apaise son âme.
Son parfum enjoué s'égrène en d'infinies couleurs.
Brille l'âme dans la pénombre du bois de bouleaux.
Toute la plasticité du coeur
Dans l'eau de cette cascade qui lave ta douleur.
L'innocence dans ton coeur.
Ton âme est si parfaite quand elle entend son chant.
Couve et protège la voûte, son esprit.
L'essor est dans son coeur. Son âme est si parfaite.
Chante lui la lueur.
Il croit tes certitudes.


A titre posthume 

Paris, novembre 1994 -

J'aurais voulu 
me couler dans tes songes
remplir tes nuits d'orgueil
arrimer ton être au mien de lenteur
bercer d'indicibles saveurs
J'ai raclé et salé les buvards de l'absence.


entre 1975 et 1979 - je ne sais

Saurai-je colorer le mot révolution 
L'or libre de l'aurore en des yeux sûrs d'eux-mêmes
Rien n'est semblable. Tout est neuf. Tout est précieux. 
J'entends des petits mots devenir des adages
L'intelligence est simple au delà des souffrances.